Amours mauvaises

26 juillet 2008

géranium

Publié par ysus dans nouvelles brèves

rouge Je suis dans ma voiture, avenue de Villars, je l’attends. C’est une jolie fin d’après midi, au mois de mai, l’air tiède frémit au-dessus du dôme des invalides, j’ai ouvert le toit pour respirer cette haleine de Paris qui me faisait rêver avant, tout est doux et vivant. Ca fait déjà une bonne demi-heure que je suis là, perdue dans l’attente et pourtant je fume, je change les stations de radio, pas de musique qui pourrait me dire, il y a de gens insouciants, ça existe. Je ressens malgré moi ce petit frisson joyeux des premières journées claires, mais ce n’est pas le moment. On sort de chez la psychologue, Madame Richet-Payer, cinq cents mètres carrés rue Frédéric Le Play. Je l’ai emmenée là, pour lui prouver que, oui, elle est, super intelligente et que toute sa haine qu’elle crache au visage de tous ceux qui l’approchent, vient sûrement de l’avance qu’elle a sur eux. Je n’y crois pas et elle non plus, mais comme elle a eu cent quarante deux, elle ne m’a pas engueulée. Evidemment, lui, n’est pas venu, il est bien au-dessus de ces tests, et il en coûte trois cents euros ; quand je lui reproche de ne pas être là ce soir, pour les résultats, il réplique une bêtise qui me ravit : « Evidemment qu’elle est intelligente puisqu’elle a des bonnes notes quand elle travaille. » C’est un de mes seuls plaisirs, l’entendre enfin dire quelque chose de crétin, c’est extrêmement rare et ça me fait toujours du bien.
Maintenant, on est devant son lycée parce qu’il lui manque des cours, elle trafique ses horaires, elle a beaucoup manqué, mais, depuis deux jours, elle fait comme si elle allait en faire un minimum pour liquider cette histoire de bac, alors je l’attends. Je ne suis pas allée travailler, je n’ai rien dit, quoi dire, je m’en fous de tous vos malades et de tout ce que je dois faire, je suis terrorisée pour ma fille, il n’y a que ça qui compte et, ce n’est même pas moi qui attends, dans cette voiture trop chaude, c’est mon ventre, avec juste assez de cerveau pour mettre le clignotant, tourner le volant et ramener ma reine avec moi, chez nous, pour qu’elle soit en sécurité au moins pendant les huit heures de la nuit.
Ca m’énerve d’attendre comme ça, la sensation qu’elle me marche dessus, commence à s’insinuer. Mes yeux ne quittent pas le rétro dans lequel elle pourrait apparaître, sauf pour chercher à trois cent soixante degrés si un flic ne va pas venir me faire déguerpire de ma double file.
Et puis, je la vois, elle traverse la rue, elle n’a pas vu ma voiture, normal, elle est si droite, si tendue, étirée vers la racine de ses cheveux, elle regarde très loin par-dessus nos grouillements, et puis aussi, elle ne tourne pas la tête, elle est rigide, altière, elle avance sur ce carrefour qui se transforme en podium sous ses pas. Elle crève la rue de cette élégance glaciale qu’elle ne calcule même plus. Elle porte une petite veste rouge géranium, cintrée, en simple jersey, un truc de rien, et de loin, je vois passer une jeune femme si belle que je la regarderais par plaisir, que je me retournerais forcément sur elle, juste pour voir de la beauté, si elle n’était pas ma fille. J’ose des petits coups de klaxon, qui interrompent son défilé, elle se retourne toute d’un bloc et vient vers moi, les détails de son visage deviennent nets, il est fermé, dur, figé comme une photo dans un magazine. Elle a toujours ses yeux de bébé, couleur changeante et indéfinissable, immenses, bordés de cils aussi longs et denses que ceux des mannequins en vitrines. Les gens n’en reviennent toujours pas et je suis comme eux. Elle ouvre la portière et s’assied, encombrée de toutes les feuilles volantes débordant de ses classeurs bordéliques. Elle regarde droit devant, son chignon artistiquement mal foutu ne peut pas retenir ses mèches dorées ; je ne la vois que de profil et son nez si fin, si droit, finit de mettre le doute sur une maternité qui me sidère encore. Elle commence à chercher un filtre, du papier et son tabac pour s’en rouler une, et comme je ne bouge pas, stupéfaite, elle tourne enfin la tête de mon coté et balance, à gifler de toute cette indifférence qu’elle s’applique à dégager :
« Ben quoi ? »

17 juin 2009

Moche

Publié par ysus dans nouvelles brèves

crapaud   Je suis con.  C’est sûr, y a pas à tortiller. Un gros con un peu lourdaud. Ca n’a pas toujours été une évidence. Je n’y avais même jamais pensé. C’est bien normal pour un imbécile. Je voyais bien que j’étais le seul à ne pas vraiment m’en sortir à l’école. Mon frère lui… C’est sûr, ce n’est pas un con. Ah ça non. Toujours premier de sa classe. Maintenant en prépa. Lui, il ne déçoit jamais maman. Bon, il est très moche. Un sale nez. Gros nez. Ah Ah. Le mien est droit et fin. J’étais grand et bien musclé. Je m’entraînais. Tous les soirs trente pompes. Le matin aussi…parfois. Mais c’était plus dur. Je faisais quelques abdos aussi, allongé sur le sol de ma chambre.

« Putain, merde, c’est vrai que j’ai un peu de bide !  »

 Il se regarde devant glace, respire profondément, et rentre son ventre. Les genoux un peu écartés, il expire, libérant sa graisse. 

  »Pfiou ! Je vais me mettre au régime. Fais voir mon cul un peu…  »

Il se retourne, se regarde de dos dans le miroir en se donnant des petites claques sur les fesses.

« Non ça va pas ça, ça va pas du tout. Faut que j’arrête de bouffer comme ça. »  

Sur le bureau une assiette vide, un pot de confiture, une bouteille de coca. 

C’est parce que je m’ennuie. Et parce que j’angoisse. Je vais encore rater le concours de médecine. Pour la troisième fois. Et là, maman ne pourra plus rien pour moi.  Déjà l’année dernière je m’étais viandé, j’avais fini dans les choux. On ne peut passer le concours que deux fois. Mais…mais j’ai eu la chiasse une semaine avant les épreuves. Oh, c’était pas si terrible. Seulement pas très agréable de chier de la flotte. Je l’ai dit à maman. Je devais l’appeler plusieurs fois par jour pour lui raconter et ça me rassurait de partager ces histoires. Elle me plaignait, elle s’intéressait à moi. Et puis j’ai planté. Cette première année, on peut quand même la repasser une troisième fois si on a eu une maladie importante, un cas de force majeure quoi. Alors on a décidé avec mes parents de faire un faux dossier médical. C’est vrai, merde, moi je ne veux pas finir opticien, même si maman m’a déjà dit à table qu’elle me verrait très bien vendre des lunettes, que j’avais du goût, un sens esthétique, que ça serait bien pour choisir les montures. Mais non, moi, je veux être un vrai médecin, comme papa, maman, mon beau père, je veux être comme tout le monde. Aurore, la meilleure amie de maman qui est gastro-entérologue, a fait des certificats assurant que j’avais été horriblement malade. Tout cela justifiait mon échec. Le président de l’université m’a autorisé à re-redoubler. Sauvé grâce à mon caca ! Mais après tout si c’est mon caca qui m’a sorti du pétrin il faut bien que je l’alimente. Manger plus pour chier plus. Tiens, ça aurait plus à Sarkozy. (Maman et moi, on l’adore). Alors j’ai continué à grossir. Peut-être que si on peut grossir, c’est qu’on est fait pour être gros. Ma copine Béatrice, je vois bien qu’elle grimace quand elle touche les petits bourrelets de mon ventre.Ca doit la dégoûter. De toute façon elle ne les touche plus beaucoup. On ne couche pas vraiment ensemble. Peut être dix fois cette année. Mais il paraît que c’est normal, au bout d’un certain temps (ça fait cinq ans qu’on est ensemble) de ne plus avoir autant envie. En tout cas, c’est ce qu’elle me dit. Elle doit avoir raison. Mais ce que je ne comprends pas c’est que moi j’ai encore envie de coucher avec elle.  

Mon non est Patrick et je suis un gros con. 

26 juillet 2008

zorro

Publié par ysus dans nouvelles brèves

masque « Diane ! Viens ici. Viens, j’ai à te parler. Tu vas t’excuser. Ca ne va pas, pourquoi te permets-tu de tenir des propos pareils ? Elle est extrêmement peinée. Tu t’excuses sinon ça va mal se passer. Tu vas arrêter de te comporter comme ça avec elle qui fait tout pour que tu te sentes bien. J’attends ta réponse. »
« Pardon, Papa, je m’excuse, je ne pensais pas ce que j’ai dit. »

Juillet, j’en avais marre du collège, toutes ces histoires entre Julia, Amine, Pierre et moi. Ca suffit, ça m’énerve et je ne peux rien faire. Papa m’a emmenée en vacances.
Nous sommes dans l’arrière pays de la côte d’azur, je ne sais même pas où. Nous dormons dans une ferme, les propriétaires sont gentils, mais j’ai été angoissée chaque soir, il y avait des araignées partout. Ce matin, nous partons, il est six heures, je suis fatiguée. Mon cheval, Max, est déjà réveillé, il est doux, tranquille et pourtant il est aveugle du côté droit. Un caillou pointu lui a crevé l’œil quand il était petit. Je l’aime tant, il est si calme, j’aime même son odeur de foin et d’animal, sa peau est lisse et tendre, j’adore l’embrasser, rien de mal ne peut venir de lui. Et je dois le quitter, on s’en va, a dit Papa. Je suis désemparée, j’ai du chagrin, je voudrais rester toute ma vie avec Max.

Ils déjeunent, ils ont encore sommeil, eux aussi, mais ils ne sont pas tristes, moi, j’ai mal au ventre, j’ai envie de vomir. « Diane, mange une tartine, tu auras faim tout à l’heure et tu voudras t ‘arrêter ! » Il ne comprend rien, je suis malheureuse. « Maman, tu crois que j’ai tord d’aimer Max si fort ? » Maman n’est pas là, bien sûr, et je m’en fiche, elle est à Paris et ça m’est égal, parce qu’elle pleure tout le temps et puis elle est bizarre avec sa bouteille de vin rouge qu’elle vide en vitesse le soir, derrière le comptoir de la cuisine. Mais elle, elle comprendrait pourquoi j’aime Max de toutes mes forces.

Nous sommes dans les voitures. Papa et moi, dans celle de Maman, elle la prête tous les étés parce que Papa a une toute petite voiture pas solide. Claude, la copine de Papa, est avec ses trois fils dans sa BMW, bien plus grande, devant. Nous allons dans la maison d’une amie de Claude. Elle a dit que son amie, Steph, est très sympa, elle a une grande propriété avec une piscine. Je suis contente d’avoir bientôt une piscine mais Max est resté tout seul, là bas, des nouveaux vacanciers vont arriver, peut-être gentils mais peut-être méchants. Tout ça me fait mal et pour passer le temps je m’imagine avec un super mari, super riche et super beau dans la super maison de Steph. C’est chez moi et toute la journée, je plonge dans la piscine et des domestiques très polis nous apportent des fruits et des cocktails au bord de l’eau. Bon, tout ça c’est débile, ce qui est vrai, c’est le voyage qui n’en finit pas. Les virages, les montées et les descentes me donnent mal au cœur. Papa dit que nous allons bientôt arriver, il enchaîne : «Tu va être polie et tu vas aider tout le monde dans la maison, c’est vraiment généreux de la part de Claude de nous accueillir chez Stéphanie. Tu sais que Stéphanie est un écrivain brillant, elle publie cet été son troisième livre et elle est très connue. Alors soit gentille, s’il te plait pas de caprice. »
Moi je m’en fous que Stéphanie soit brillante, c’est moi qui serai brillante, comme il dit, et Claude, dans tout ça, elle ne fait que nous présenter, surtout Papa d’ailleurs, qu’elle n’arrête pas d’embrasser sur la bouche, ça me dégoûte.

Je dormais, Papa m’appelle : « Diane, Diane, réveille-toi, nous sommes arrivés ! »
J’ouvre les yeux, barbouillée, trop chaud, soif. Mais tout à coup, ce que je vois à l’extérieur est démesuré : un jardin fabuleux, des fleurs rose, rouges, orange partout, des palmiers, un bassin, des jets d’eau, pas hauts mais quand même, et une pelouse immense, verte, émeraude, en pleine chaleur (celle de ma grand-mère est toute brûlée déjà). Un parc à perte de vue, avec l’allée qui tourne et retourne jusqu’à ce que je vois la maison. Enfin la maison, ce n’est pas vraiment le mot : je n’ai vu qu’un épisode de Zorro à la télévision, un mercredi, chez ma grand-mère, mais l’hacienda de Don Diego, était moins grande, ma parole !
La BMW de Claude s’arrête devant la maison et nous nous arrêtons derrière. La porte énorme en bois sculpté s’ouvre et une femme blonde en maillot de bain et paréo rose fuchsia, avec des ballerines de danseuse assorties, apparaît en sautillant, elle hurle : « Claudie, Claudie ! C’est top ! On est super content de vous avoir ! » Claude qui se déplie hors de sa voiture, n’a même pas le temps d’ouvrir les bras, la Stephucshia est déjà sur elle et l’embrasse à l’étouffer.
Elle est suivie par un mec grand, maigre, presque chauve en pantalon de golf écossais qui sort aussi de la maison de Zorro et s’approche de nous avec une drôle de démarche de funambule. Les lunettes de soleil à la main et un sourire que papa qualifierait, ça j’en suis sûre, de chaleureux sur les lèvres, il s’exclame : « Ma chère Claude, comme c’est charmant, vous êtes au complet, me semble-t-il ! Et, cher ami, vous devez être Charles, et voici la très jolie Diane ! Une merveille ! »

Nous sommes tous au bord de la piscine, je grelotte, c’est la fin de l’après-midi, le soleil est tout rouge, le vent s’est levé, sous ma serviette trempée, je me caille. J’ai sauté dans l’eau sans arrêt depuis plusieurs heures. Papa a joué avec moi à « touché-coulé » et j’arrive presque à tenir un poirier parfait. Steph a invité trois couples d’amis à prendre le champagne avec nous, pour fêter la nouvelle vie de sa « chère Claudie » ; je l’ai entendu l’annoncer pendant qu’elle nous faisait visiter nos chambres. Au fait, je précise que j’ai une très grande chambre dans le «Pavillon des amis » à l’autre bout du parc, avec les fils de Claude. Nous sommes seuls là dedans, notre salle de bain est aussi vaste que le hammam du Club Med où nous étions l’année dernière avec Maman. Ma chambre est ocre avec des miroirs en forme de soleil tout doré, c’est incroyablement joli. Et surtout sans araignée et très loin des parents, je sens que mon paquet de cigarettes va diminuer ce soir.
Les trois invitées sont complètement bouffonnes, elles empestent les parfums trop sucrés, les cheveux du même blond-blanc, la peau marron et luisante sous le reste de soleil, les ongles très longs : pour l’une ils sont rouge coquelicot, l’autre a du verni presque noir et la troisième, à mon avis la moins moche, s’est fait faire une « french manucure », c’est ce qu’elle a dit en gloussant. Les fils de Claude sont rentrés au salon et regardent la fin d’un film d’horreur. Les maris ou plutôt les vieux mecs, sont de l’autre coté du parasol et discutent de la dernière version de l’Audi TT qui va sortir au salon de l’auto en novembre. Génial ! Heureusement, Céleste, la bonne, m’a donné le plat de sandwiches au saumon et c’est vrai que ça me réconforte. Je regarde les petits nuages blancs dans le ciel bleu foncé et je rêve que je m’envole là haut… Il n’y a aucun bruit, aucune odeur, rien que l’air caressant couleur lavande à perte de vue. Tous ces cons trop minuscules ont disparu, victimes de leur petitesse, vaincus par ma montée en altitude.
D’un seul coup un vacarme genre hurlement de poules surprises par un renard dans leur poulailler me fait dégringoler sur terre plus vite que le parachutiste en chute libre.
Les cinq meufs sont hilares, pliées en deux, elles en pleurent, s’étranglent et se massent les côtes de la manière la plus distinguée. Je reviens parmi elles et j’écoute leur conversation entrecoupée de grands râles de fou rire :
« Alors elle m’a dit mais toi aussi tu es une B.M.F. ! »
« Mais toi aussi et toi, depuis longtemps ! »
« Mais bon, c’est quoi une B.M.F.? »
«Tu ne sais pas ? Allez, c’est cool, devine ! »
Une B.M.F. c’est quoi ? Je me le demande aussi, moi : une Bourrique Mal Fringuée, une Bouffie Molle de la Fesse, une Bécasse Mauvaise et Fourbe, une Bourgeoise Merdique et Foutue, une Belle Merde Foireuse et bien non, même si je ne suis pas trop loin.
C’est Steph qui nous éclaire :
« Enfin, les filles, une B.M.F. c’est une Belle-Mère Fixe ! »
«Toi aussi, ma biche ! » dit-elle en s ‘adressant à Claude. « T’es une BMF maintenant ! »
Et là, je ne sais pas comment j’arrive à le penser si vite, mais je balance sans temps d’arrêt :
« Pour l’instant ! »
Après, tout ce que je sais c’est que j’étais super fière mais toute étourdie de ma sortie. Elle, elle avait des larmes dans les yeux.

26 juillet 2008

violette

Publié par ysus dans nouvelles brèves

scalpel Je suis assise en bout de table et je ne suis pas à l’aise. C’est une grande salle des fêtes en banlieue sud, pas laide mais pas chic. Je suis venue au mariage de Sarah, je me demande pourquoi, car je m’ennuie vertigineusement. Même pas vrai dirait la petite voix de la vérité, je sais très bien pourquoi je suis là : la salle des fêtes est tout à coté de l’hôpital Henri Charbon et il est de garde ce soir. Je lui ai dit que j’étais invitée à ce mariage et que je passerais après la réception, le voir, dans sa chambre. J’ai le même frisson qu’au début, super contente, tremblante de joie, le cœur qui bat, le creux du dos qui chatouille. Même pas vrai dirait la petite voix de la vérité : le frisson, c’est de la peur aussi.
J’ai passé toute la journée à acheter ma robe et mes chaussures. Je veux faire honneur à ma petite collègue mais surtout je veux être classe pour lui, impeccable, ne pas avoir honte, être à la hauteur. Je suis en prêt-à-porter Thierry Muggler, une robe saharienne très structurée, près du corps, beigeasse mais en tissu façon soie, avec une large ceinture, sexy. Mes escarpins sont en gros grain noir, pas très hauts : je n’aime pas mes mollets trop fins. La robe m’a coûté une fortune et je doute un peu, je voudrais être encore plus mince. Quand je lui ai dit que j’allais venir il n’a pas dit grand chose sauf le sempiternel : « Je serais peut-être au bloc, t’auras qu’à me biper. »
Je ne connais qu’un type à ma table, Sarah a pensé à le placer à côté de moi, je ne le vois pas, je n’entends pas un mot de ce qu’il me dit, j’ai peur en pensant à tout à l’heure. Je bois tout ce qui remplit et re-remplit mon verre, ça tourne un peu, les bruits deviennent plus sourds, je me détends à peine, le type continue à me parler de banalités qui me conviennent, je souris, j’ai envie de pleurer alors je balance une ou deux blagues, pas trop fines, je n’y suis pas.
Les invités commencent à danser, Sarah fait le tour des tables, elle arrive près de moi et me dit doucement : « C’est gentil d’être venue, je ne croyais pas que tu viendrais, ça me fait plaisir, merci » Elle a l’air sincère ; pourquoi ça lui fait plaisir ? On se connaît mal, enfin moi je trouve qu’on ne se connaît pas assez pour que ça la touche, je ne vois pas pourquoi elle se soucierait de moi et surtout le jour de son mariage. Je ne comprends toujours pas quand on m’aime, puisque je ne comprends pas pourquoi.
Un jeune homme s’approche et m’invite, je suis sûre que si je me lève, je vais trébucher, mais surtout je ne suis pas venue m’amuser, je suis venue pour voir mon mari, pour l’embrasser, pour qu’il me prenne dans ses bras, après. Je refuse, il s’en va, tout le monde s’est levé, à ma table, je suis seule, je me sens mal, je fume, je me ressers à boire.
Notre fille à cinq ans, elle est chez ma mère, j’étais tellement pressée d’aller à cette soirée que je me suis sauvée sous des commentaires aigres et suspicieux : « Pourquoi tu sors ce soir, tu sors quand ton mari est de garde, qu’est-ce que tu fais, ça ne se fait pas ! » Je ne vais quand même pas lui dire que c’est avec mon mari que j’ai rendez-vous, que j’ai besoin d’un prétexte pour m’imposer à lui, et que je profite de cette incroyable coïncidence pour nous donner une chance d’être tous les deux.
Avant, il y a déjà neuf ans, c’est fou, j’allais passer chacune de ses nuits de garde dans son lit, j’avais résolu de lui acheter un cadeau tous les jours, chaque nuit était différente, je savais que chaque fois serait unique, qu’elle ne ressemblerait en rien à celle d’avant et que la suivante serait une surprise. Suspens, chuchotements jusqu’au matin, douceur, nuages, brume, chaleur. La vraie vie. Enfin.
Après, il y avait eu ce soir d’octobre où à bout de chagrin j’avais demandé, une fois de trop :
« Tu as quelqu’un ? »
« Pourquoi tu me le demandes ? »
« Parce que tu me fais tellement de peine, ça ne peut être que ça ! »
« Eh ! Bien oui il y a quelqu’un. »
Alors, le grand vertige, le froid au milieu de moi, la glace partout, la bascule. Puis la fulgurance, la certitude de savoir que tout va changer, que c’est foutu, que ma vie se retourne. Pas parce qu’il y a quelqu’un d’autre, parce qu’il le dit.
Je regarde ma montre, le temps ne passe pas, onze heures seulement, je ne peux pas partir. Il fait quoi en ce moment ? Il voit quoi ? Il sent quoi ? Il dit quoi ? Il est là, dans ma tête, dans mon corps, dans mon cœur, c’est lui mon cœur, le cœur de mon angoisse.

Il est minuit, je peux partir, c’est décent. Je me lève, l’impression que tout le monde voit que je tangue, au revoir, merci, beaucoup de bonheur, non, non, ne te dérange pas pour moi, je me sauve, la baby-sitter de Diane, tu comprends.
Je suis dehors, la nuit fraîche, l’air gelé dans ma bouche, je respire à fond, à la fac, au cours de toxico, ils ont dit que ça dégrise. Vite, ma voiture, je tremble, la clef de contact hésite sur la serrure. J’y vais mais je regrette, je n’aurais jamais du vouloir aller le voir ; je ne devrais pas, je sens que c’est stupide, que ça va faire souffrir. Vite, le portail de l’hôpital, le petit parking noir et presque vide devant l’internat. Mes escarpins sur le gravier, la porte pourrie, pas de lumière, l’odeur immonde des vieux murs et des parquets imbibés de dizaines d’années de vinasse et de sueur. L’escalier, pas de bruit, si quelqu’un me croisait et me reconnaissait : « Tu viens voir Lailleurs ? » En même temps : « Ben dis donc, elle est gonflée, avec l’autre qui s’envoie en l’air ! » M’en fous, c’est mon mari, le père de ma fille, le chef de ma famille et surtout c’est lui, c’est moi, c’est nous, notre vie, encore.
La chambre, ouverte, le téléphone, le standard : « Vous pouvez biper le docteur Lailleurs, s’il vous plait, oui, j’attends. »
Et sa voix, chaude, comme un speaker à la radio, horaires de nuit, velours, glamour, jam session et tutti quanti.
« Allô ! »
« C’est moi, je suis là »
« Où ça ? »
Où ça ? Il le demande, il gagne deux secondes, ça m’humilie, envie de vomir.
« Dans ta chambre, je suis arrivée, tu te souviens, je t’avais dit que je viendrais »
« J’arrive » dit la belle voix grave.
Debout, assise sur la chaise, debout, trois pas vers la fenêtre, les murs verdâtres, sous la petite lueur sale de la lampe métallique, la vieille armoire déglinguée, rien dedans sauf trois magazines déchirés : voile et cul. Et puis, là, sur la table de nuit, sa trousse de toilette. Vite, la fermeture Eclair sur le coté, vite, compter les préservatifs, toujours onze, pareil.
Il est là, en blouse blanche, essoufflé. Toujours affolant, même après dix ans d’hôpital et neuf ans de lui, la blouse ça me fait fondre, c’est dingue.
Je m’approche pour l’embrasser, il se dérobe, un peu, pas trop, ce n’est pas flagrant, c’est instinctif mais maîtrisé. Tant pis j’effleure sa joue, toujours ça de pris, une goulée de son odeur, propre, avec un soupçon de violette, familière, émouvante, si profondément.
« Il faut que tu partes, il faut partir, tout de suite. »
« Mais, pourquoi ? Déjà ? Pourquoi déjà ? Je suis venue te voir, ça va ? Tu vas bien ? Tu as du travail ? »
« Oui, il faut que tu partes, maintenant. »
« Oh ! Non pas déjà. »
« Si, je te le demande. »
« Mais pourquoi, j’étais si contente de te voir, tu es mon mari, j’ai le droit ! »
« Vas-t-en, s’il te plait, il le faut. Elle est là. »
Mal à l’estomac, mal aux jambes, mal à la tête, un kilo de glaçons dans le ventre d’un coup, la chambre qui bouge, mon sac, la porte restée ouverte, l’escalier, dévalé, ne pas tomber, le couloir du bas, tout sombre et ses cris. « Anne ! Anne, attends ! » « Anne, attends, où vas-tu? »
La double porte de la salle à manger, les tables comme des linceuls livides sous le rayon du réverbère, une chance, personne, le cœur à mille à l’heure, ne pas respirer, me cacher, ne pas revoir son visage, son regard, qu’il ne me trouve pas. Ses pas qui courent dans l’escalier en bois.
« Anne ! »
La porte d’entrée grince, il est sorti, et ma voiture, devant la porte.
Ses pas sur les graviers.
Plus rien, le silence, total.
Revenir à soi, reprendre son souffle, partir, la voiture, marche arrière, les larmes, ne pas crier, pas maintenant, la sortie, la rue Paul Vaillant-Couturier, pouvoir hurler.
C’est le père de ma fille, c’est lui, il a vu la voiture, il n’est pas revenu.

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