Amours mauvaises

26 juillet 2008

géranium

Publié par ysus dans nouvelles brèves

rouge Je suis dans ma voiture, avenue de Villars, je l’attends. C’est une jolie fin d’après midi, au mois de mai, l’air tiède frémit au-dessus du dôme des invalides, j’ai ouvert le toit pour respirer cette haleine de Paris qui me faisait rêver avant, tout est doux et vivant. Ca fait déjà une bonne demi-heure que je suis là, perdue dans l’attente et pourtant je fume, je change les stations de radio, pas de musique qui pourrait me dire, il y a de gens insouciants, ça existe. Je ressens malgré moi ce petit frisson joyeux des premières journées claires, mais ce n’est pas le moment. On sort de chez la psychologue, Madame Richet-Payer, cinq cents mètres carrés rue Frédéric Le Play. Je l’ai emmenée là, pour lui prouver que, oui, elle est, super intelligente et que toute sa haine qu’elle crache au visage de tous ceux qui l’approchent, vient sûrement de l’avance qu’elle a sur eux. Je n’y crois pas et elle non plus, mais comme elle a eu cent quarante deux, elle ne m’a pas engueulée. Evidemment, lui, n’est pas venu, il est bien au-dessus de ces tests, et il en coûte trois cents euros ; quand je lui reproche de ne pas être là ce soir, pour les résultats, il réplique une bêtise qui me ravit : « Evidemment qu’elle est intelligente puisqu’elle a des bonnes notes quand elle travaille. » C’est un de mes seuls plaisirs, l’entendre enfin dire quelque chose de crétin, c’est extrêmement rare et ça me fait toujours du bien.
Maintenant, on est devant son lycée parce qu’il lui manque des cours, elle trafique ses horaires, elle a beaucoup manqué, mais, depuis deux jours, elle fait comme si elle allait en faire un minimum pour liquider cette histoire de bac, alors je l’attends. Je ne suis pas allée travailler, je n’ai rien dit, quoi dire, je m’en fous de tous vos malades et de tout ce que je dois faire, je suis terrorisée pour ma fille, il n’y a que ça qui compte et, ce n’est même pas moi qui attends, dans cette voiture trop chaude, c’est mon ventre, avec juste assez de cerveau pour mettre le clignotant, tourner le volant et ramener ma reine avec moi, chez nous, pour qu’elle soit en sécurité au moins pendant les huit heures de la nuit.
Ca m’énerve d’attendre comme ça, la sensation qu’elle me marche dessus, commence à s’insinuer. Mes yeux ne quittent pas le rétro dans lequel elle pourrait apparaître, sauf pour chercher à trois cent soixante degrés si un flic ne va pas venir me faire déguerpire de ma double file.
Et puis, je la vois, elle traverse la rue, elle n’a pas vu ma voiture, normal, elle est si droite, si tendue, étirée vers la racine de ses cheveux, elle regarde très loin par-dessus nos grouillements, et puis aussi, elle ne tourne pas la tête, elle est rigide, altière, elle avance sur ce carrefour qui se transforme en podium sous ses pas. Elle crève la rue de cette élégance glaciale qu’elle ne calcule même plus. Elle porte une petite veste rouge géranium, cintrée, en simple jersey, un truc de rien, et de loin, je vois passer une jeune femme si belle que je la regarderais par plaisir, que je me retournerais forcément sur elle, juste pour voir de la beauté, si elle n’était pas ma fille. J’ose des petits coups de klaxon, qui interrompent son défilé, elle se retourne toute d’un bloc et vient vers moi, les détails de son visage deviennent nets, il est fermé, dur, figé comme une photo dans un magazine. Elle a toujours ses yeux de bébé, couleur changeante et indéfinissable, immenses, bordés de cils aussi longs et denses que ceux des mannequins en vitrines. Les gens n’en reviennent toujours pas et je suis comme eux. Elle ouvre la portière et s’assied, encombrée de toutes les feuilles volantes débordant de ses classeurs bordéliques. Elle regarde droit devant, son chignon artistiquement mal foutu ne peut pas retenir ses mèches dorées ; je ne la vois que de profil et son nez si fin, si droit, finit de mettre le doute sur une maternité qui me sidère encore. Elle commence à chercher un filtre, du papier et son tabac pour s’en rouler une, et comme je ne bouge pas, stupéfaite, elle tourne enfin la tête de mon coté et balance, à gifler de toute cette indifférence qu’elle s’applique à dégager :
« Ben quoi ? »

Une Réponse à “géranium”

  1. Phoenix dit :

    Bonjour,
    A quand de nouvelles nouvelles ! vivement la suite

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