Amours mauvaises

26 juillet 2008

violette

Publié par ysus dans nouvelles brèves

scalpel Je suis assise en bout de table et je ne suis pas à l’aise. C’est une grande salle des fêtes en banlieue sud, pas laide mais pas chic. Je suis venue au mariage de Sarah, je me demande pourquoi, car je m’ennuie vertigineusement. Même pas vrai dirait la petite voix de la vérité, je sais très bien pourquoi je suis là : la salle des fêtes est tout à coté de l’hôpital Henri Charbon et il est de garde ce soir. Je lui ai dit que j’étais invitée à ce mariage et que je passerais après la réception, le voir, dans sa chambre. J’ai le même frisson qu’au début, super contente, tremblante de joie, le cœur qui bat, le creux du dos qui chatouille. Même pas vrai dirait la petite voix de la vérité : le frisson, c’est de la peur aussi.
J’ai passé toute la journée à acheter ma robe et mes chaussures. Je veux faire honneur à ma petite collègue mais surtout je veux être classe pour lui, impeccable, ne pas avoir honte, être à la hauteur. Je suis en prêt-à-porter Thierry Muggler, une robe saharienne très structurée, près du corps, beigeasse mais en tissu façon soie, avec une large ceinture, sexy. Mes escarpins sont en gros grain noir, pas très hauts : je n’aime pas mes mollets trop fins. La robe m’a coûté une fortune et je doute un peu, je voudrais être encore plus mince. Quand je lui ai dit que j’allais venir il n’a pas dit grand chose sauf le sempiternel : « Je serais peut-être au bloc, t’auras qu’à me biper. »
Je ne connais qu’un type à ma table, Sarah a pensé à le placer à côté de moi, je ne le vois pas, je n’entends pas un mot de ce qu’il me dit, j’ai peur en pensant à tout à l’heure. Je bois tout ce qui remplit et re-remplit mon verre, ça tourne un peu, les bruits deviennent plus sourds, je me détends à peine, le type continue à me parler de banalités qui me conviennent, je souris, j’ai envie de pleurer alors je balance une ou deux blagues, pas trop fines, je n’y suis pas.
Les invités commencent à danser, Sarah fait le tour des tables, elle arrive près de moi et me dit doucement : « C’est gentil d’être venue, je ne croyais pas que tu viendrais, ça me fait plaisir, merci » Elle a l’air sincère ; pourquoi ça lui fait plaisir ? On se connaît mal, enfin moi je trouve qu’on ne se connaît pas assez pour que ça la touche, je ne vois pas pourquoi elle se soucierait de moi et surtout le jour de son mariage. Je ne comprends toujours pas quand on m’aime, puisque je ne comprends pas pourquoi.
Un jeune homme s’approche et m’invite, je suis sûre que si je me lève, je vais trébucher, mais surtout je ne suis pas venue m’amuser, je suis venue pour voir mon mari, pour l’embrasser, pour qu’il me prenne dans ses bras, après. Je refuse, il s’en va, tout le monde s’est levé, à ma table, je suis seule, je me sens mal, je fume, je me ressers à boire.
Notre fille à cinq ans, elle est chez ma mère, j’étais tellement pressée d’aller à cette soirée que je me suis sauvée sous des commentaires aigres et suspicieux : « Pourquoi tu sors ce soir, tu sors quand ton mari est de garde, qu’est-ce que tu fais, ça ne se fait pas ! » Je ne vais quand même pas lui dire que c’est avec mon mari que j’ai rendez-vous, que j’ai besoin d’un prétexte pour m’imposer à lui, et que je profite de cette incroyable coïncidence pour nous donner une chance d’être tous les deux.
Avant, il y a déjà neuf ans, c’est fou, j’allais passer chacune de ses nuits de garde dans son lit, j’avais résolu de lui acheter un cadeau tous les jours, chaque nuit était différente, je savais que chaque fois serait unique, qu’elle ne ressemblerait en rien à celle d’avant et que la suivante serait une surprise. Suspens, chuchotements jusqu’au matin, douceur, nuages, brume, chaleur. La vraie vie. Enfin.
Après, il y avait eu ce soir d’octobre où à bout de chagrin j’avais demandé, une fois de trop :
« Tu as quelqu’un ? »
« Pourquoi tu me le demandes ? »
« Parce que tu me fais tellement de peine, ça ne peut être que ça ! »
« Eh ! Bien oui il y a quelqu’un. »
Alors, le grand vertige, le froid au milieu de moi, la glace partout, la bascule. Puis la fulgurance, la certitude de savoir que tout va changer, que c’est foutu, que ma vie se retourne. Pas parce qu’il y a quelqu’un d’autre, parce qu’il le dit.
Je regarde ma montre, le temps ne passe pas, onze heures seulement, je ne peux pas partir. Il fait quoi en ce moment ? Il voit quoi ? Il sent quoi ? Il dit quoi ? Il est là, dans ma tête, dans mon corps, dans mon cœur, c’est lui mon cœur, le cœur de mon angoisse.

Il est minuit, je peux partir, c’est décent. Je me lève, l’impression que tout le monde voit que je tangue, au revoir, merci, beaucoup de bonheur, non, non, ne te dérange pas pour moi, je me sauve, la baby-sitter de Diane, tu comprends.
Je suis dehors, la nuit fraîche, l’air gelé dans ma bouche, je respire à fond, à la fac, au cours de toxico, ils ont dit que ça dégrise. Vite, ma voiture, je tremble, la clef de contact hésite sur la serrure. J’y vais mais je regrette, je n’aurais jamais du vouloir aller le voir ; je ne devrais pas, je sens que c’est stupide, que ça va faire souffrir. Vite, le portail de l’hôpital, le petit parking noir et presque vide devant l’internat. Mes escarpins sur le gravier, la porte pourrie, pas de lumière, l’odeur immonde des vieux murs et des parquets imbibés de dizaines d’années de vinasse et de sueur. L’escalier, pas de bruit, si quelqu’un me croisait et me reconnaissait : « Tu viens voir Lailleurs ? » En même temps : « Ben dis donc, elle est gonflée, avec l’autre qui s’envoie en l’air ! » M’en fous, c’est mon mari, le père de ma fille, le chef de ma famille et surtout c’est lui, c’est moi, c’est nous, notre vie, encore.
La chambre, ouverte, le téléphone, le standard : « Vous pouvez biper le docteur Lailleurs, s’il vous plait, oui, j’attends. »
Et sa voix, chaude, comme un speaker à la radio, horaires de nuit, velours, glamour, jam session et tutti quanti.
« Allô ! »
« C’est moi, je suis là »
« Où ça ? »
Où ça ? Il le demande, il gagne deux secondes, ça m’humilie, envie de vomir.
« Dans ta chambre, je suis arrivée, tu te souviens, je t’avais dit que je viendrais »
« J’arrive » dit la belle voix grave.
Debout, assise sur la chaise, debout, trois pas vers la fenêtre, les murs verdâtres, sous la petite lueur sale de la lampe métallique, la vieille armoire déglinguée, rien dedans sauf trois magazines déchirés : voile et cul. Et puis, là, sur la table de nuit, sa trousse de toilette. Vite, la fermeture Eclair sur le coté, vite, compter les préservatifs, toujours onze, pareil.
Il est là, en blouse blanche, essoufflé. Toujours affolant, même après dix ans d’hôpital et neuf ans de lui, la blouse ça me fait fondre, c’est dingue.
Je m’approche pour l’embrasser, il se dérobe, un peu, pas trop, ce n’est pas flagrant, c’est instinctif mais maîtrisé. Tant pis j’effleure sa joue, toujours ça de pris, une goulée de son odeur, propre, avec un soupçon de violette, familière, émouvante, si profondément.
« Il faut que tu partes, il faut partir, tout de suite. »
« Mais, pourquoi ? Déjà ? Pourquoi déjà ? Je suis venue te voir, ça va ? Tu vas bien ? Tu as du travail ? »
« Oui, il faut que tu partes, maintenant. »
« Oh ! Non pas déjà. »
« Si, je te le demande. »
« Mais pourquoi, j’étais si contente de te voir, tu es mon mari, j’ai le droit ! »
« Vas-t-en, s’il te plait, il le faut. Elle est là. »
Mal à l’estomac, mal aux jambes, mal à la tête, un kilo de glaçons dans le ventre d’un coup, la chambre qui bouge, mon sac, la porte restée ouverte, l’escalier, dévalé, ne pas tomber, le couloir du bas, tout sombre et ses cris. « Anne ! Anne, attends ! » « Anne, attends, où vas-tu? »
La double porte de la salle à manger, les tables comme des linceuls livides sous le rayon du réverbère, une chance, personne, le cœur à mille à l’heure, ne pas respirer, me cacher, ne pas revoir son visage, son regard, qu’il ne me trouve pas. Ses pas qui courent dans l’escalier en bois.
« Anne ! »
La porte d’entrée grince, il est sorti, et ma voiture, devant la porte.
Ses pas sur les graviers.
Plus rien, le silence, total.
Revenir à soi, reprendre son souffle, partir, la voiture, marche arrière, les larmes, ne pas crier, pas maintenant, la sortie, la rue Paul Vaillant-Couturier, pouvoir hurler.
C’est le père de ma fille, c’est lui, il a vu la voiture, il n’est pas revenu.

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